jeudi 21 février 2008

Atomisation de l'individu

"A en croire les voix des maîtres, le capital serait libérateur, émancipateur et égalitaire. Hum ? Qu'on me permette de douter. Nous serions libéré par le travail, c'est-à-dire : produire sans question, se soumettre sans réponse, et surtout perdre sa vie dans le silence. Nous serions émancipé, nous aurions fait tomber les clichés antédiluviens du sexisme, du racisme, du rejet de l'autre. Nous jouirions tous, du moins une grande majorité, de façon égalitaire de l'existence si brève qu'est la vie.

Faudrait-il développer pour répondre que non, le capitalisme n'est ni libérateur, mais atomisateur. Qu'il n'est pas émancipateur, mais castrateur. Enfin, qu'il n'est vraiment pas égalitaire, il est esclavagiste. Cette distorsion, la réalité économique de notre monde, est causé par la destruction de l'individu, constitué d'une raison, de souvenirs, et d'une volonté perpétuelle de construire son futur, de préférence meilleur. Nous sommes en perpétuel devenir, comme disais l'autre. Nous sommes aussi en perpétuel dégénération, car finalement, nous mourons tous les jours un peu plus. La vie est donc mouvement, construction, mais aussi déchéance, remise en question, réflexion sur nos choix, passés, présents ou futurs. En conclusion, loin de ce qu'est notre réalité sociale. Nos choix sont limités, restreint par la chance d'avoir ou non un capital originel (économique, social, culturel, intellectuel,...) plus ou moins important. S'il nous prend l'envie de changer de métier, de style de vie, de sortir même des structures institutionnelles, c'est parfois un conflit avec son environnement immédiat (famille, amis, collègues de travail,...), en tout cas souvent une guerre totale avec les structures sociales établies. Et encore faut-il en avoir conscience. Les premières crevures de ce système sont ceux et celles qui sont parti d'en-bas et on oublié très vite ce qui faisait leur condition précédente (de salarié, de prolo,...), c'est-à-dire le capitalisme.

Le capitalisme a un arsenal assez conséquent pour ne pas se faire oublier de notre conscience. C'est lorsque que votre patron vous emmerde ou vous arnaque (donc tout le temps), c'est lorsque les flics vous arrêtent, les agents de sécurités fouillent vos sac dans les lieux publics, c'est quand vous vous sentez tout le temps surveillé par des caméras de sécurité. C'est aussi le constat d'une immatriculation de l'individu, par les administrations, l'état, la société de fichage. C'est également la stratification du salariat, l'explosion de la « cohésion prolétaire » (solidarité de groupe) : intérim, dialogue patron/salarié individualisé, petites entreprises (sans syndicats) et grands groupes (nébuleuse des responsabilités patronales et managériales), hyper individualisation des transports...

L'individu est atomisé, car nous n'avons pas la liberté de sortir du système ou de rompre, à quelques uns, le cycle de reproduction de la domination par le capital et le pouvoir bureaucratique. Les utopies n'existent plus. Les îlots de résistance ne peuvent contrer, surtout avec le climat politique actuel, les attaques qu'ils subissent. L'individu, sans le soutient du nombre, n'y peut lui non plus pas grand chose. Soulignons ici une conception de l'individu, qui ne peut rien dans la solitude, mais qui demeure un seul et indivisible. Nous ne pouvons être libre que dans l'épanouissement de notre être, notre soi, mais aussi grâce aux rapports sociaux, qui nous construisent (regards de l'autre, échanges de savoirs, plaisirs de la rencontre,...) et nous façonnent. Je ne conçois pas le communisme comme un outil politique, mais bien un but à atteindre pour le bien être matériel et social. L'individualité ne doit pas se perdre sur la route, sous peine d'une autre forme de société, non plus atomisante, mais englobante et aliénante : la ruche achève sans aucun remord la marginalité et la différence. Le communisme et l'anarchisme doivent pouvoir aller de paire pour être libérateurs.

Revenons au sujet. Une autre conséquence de l'attaque de l'individualité, autre que l'impossibilité de créer des bulles de socialisme, c'est la dépolitisation des individus. La conscience de classe n'est pas innée. C'est un acquis. C'est par l'expérience individuelle et collective que se forge un idéal, une pensée politique, un projet social et aussi des méthodologies de pratiques. Ainsi, le pauvre n'est pas un autogestionnaire en puissance, et le prolo vote pour le patron de son voisin, de son cousin, de.... Ce constat se faisait déjà au début du siècle. Mais la technologie a bouleversé la donne. La commune de paris, c'est presque 1 millions de communard. Dans un mois, nous votons pour des petits barons locaux, et les expériences de réappropriation autogestionnaire ne sont plus à l'ordre du jour en europe. Les seules prémisses d'autonomies populaires sont à voir en amérique du sud. L'atomisation de l'individu, c'est la baisse inexorable du mouvement squat en europe. Les communautés tombent. Les pauvres ne s'en prennent qu'à ce qui leur tombe sous la main, non plus aux symboles du pouvoir, de la hiérarchie, de l'ordre social.

Et comme la répression n'a pas qu'une seule conclusion (restrictions des droits collectifs), l'individu en est réduit à composer avec elle et à courber l'échine. Les droits individuels sont aussi déconstruits. Le droits de fumer est remis en cause. Non que je ne comprenne pas les non-fumeurs. Mais cette loi participe à la normalisation de la société, de l'élimination des différences individuelles. Tout comme l'homosexualité est arrivé sur le marché de la consommation, avec les journaux, les radios, les magazines, les chaînes de TV, la mode, qui font croire à une partie de la population qu'elle est enfin libérée de l'aliénation de la sexualité normalisée. Le mouvement homosexuel a perdu de sa radicalité. Remettre en cause la sexualité normée, c'est remettre aussi en cause le concept de famille, de communauté, de cases dans lesquelles il faut rentrer pour être accepté, justement, par les institutions, l'administration, la bureaucratie. Après le mariage, il y a eu le Pacs... Les « déviances » doivent être elles aussi comptabilisées, structurées, identifiées, pour être mieux contrôlées. Et les moutons suivent...

Il n'y a pas d'un côté le communisme et de l'autre l'anarchisme. Comme il n'y a pas d'un côté la société et de l'autre l'individu. Il y a juste une volonté de construire d'autres rapports collectifs et individuels. Les différences se situent bien plus dans les outils, les moyens et la conscience de rapports de forces politiques."
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Article tiré du blog libertaire "Le communard"

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